Adolescence et rébellion

L’adolescence est une période de la vie humaine marquée en priorité par la puberté : l’appareil de reproduction de l’individu devient fonctionnel. Jusqu’au XIXème siècle, cette étape signait l’arrivée dans la vie adulte, avec toutes les responsabilités que cela amenait. Les profonds changements sociaux des deux derniers siècles ont cependant retardé le départ des enfants du domicile des parents. La scolarité est obligatoire jusqu’à 16 ans, les études sont encouragées… le marché de l’emploi, en pauvre santé. Autant de raisons qui, aujourd’hui, rendent encore plus longue qu’avant la cohabitation parents-enfants.

L’adolescence est également marquée par un autre aspect : une attitude volontiers rebelle, que l’on retrouve aussi bien chez les garçons que chez les filles (bien que s’exprimant de différentes manières). L’autorité parentale semble s’effriter. Des disputes commencent à éclater, les portes commencent à claquer. Les relations familiales deviennent tendues. Des problèmes de tous types apparaissent : problèmes scolaires ; isolement dans sa chambre, ou, au contraire, petites fugues ; provocation, etc. Il semble que l’adolescent soit bien loin de l’enfant sage qu’il était encore tout récemment.

Cette phase de rébellion est en réalité bien normale si l’on admet que l’adolescence est ce qu’elle est : le début de l’âge adulte. L’adolescent n’est plus un enfant ! On s’y trompe volontiers, et on range souvent enfants et adolescents dans la même catégorie. Or, si l’enfant est encore en grande partie dépendant de ses parents, l’adolescent l’est beaucoup moins. L’enfant n’a pas la constitution physique et mentale pour se débrouiller de lui-même dans le monde. L’adolescent, lui, est doté de tout ce qu’il faut. Une chose lui manque : l’indépendance financière. Jusqu’à 16 ans, la scolarité est en effet obligatoire. Et une fois passés les 16 ans, il ne suffit pas de vouloir s’émanciper du foyer parental : le contexte fait qu’il est très difficile de trouver un emploi sans avoir fait quelques études, ce qui rallonge la dépendance financière. Les jeunes gens sont parfois contraints d’attendre le milieu de la vingtaine, voire la trentaine, pour voler enfin de leurs propres ailes. En attendant, que se passe-t-il ? Des individus biologiquement adultes restent chez leurs parents, et continuent à vivre selon des règles qui ne sont plus les leurs.

Car l’adolescence est bien sûr la période de grande remise en question des règles. L’enfant intériorise d’abord un cadre, se construit tout un référentiel moral. Mais, une fois confronté à la vie en société, et une fois entamée la puberté (qui donne alors un tout autre sens aux interactions sociales), l’individu perçoit bien que cet ensemble de règles et de valeurs est avant tout celui de sa famille. Il ne correspond que partiellement à ce qui régit le reste de la société. L’adolescent effectue donc une mise en perspective. Il remet en question l’ordre établi, qu’il croyait jusqu’ici immuable. Il relativise l’ensemble des valeurs acquises chez ses parents, même celles que ses parents jugent extrêmement importantes, voire sacrées. L’épreuve peut être difficile autant pour lui que pour sa famille, chacun éprouvant une sorte de désillusion, chacun recevant quelques blessures dans son estime.

En tant que parent, on peut alors raisonnablement être tenté de lever toute autorité. En effet, puisque l’enfant, désormais adolescent, est capable de remettre à ce point en question les valeurs et les règles familiales, pourquoi devrait-on continuer à les imposer ? Ne serait-il pas plus simple de considérer l’adolescent comme un adulte, de le laisser entièrement libre de ses choix, comme on le ferait dans une bonne colocation ? Certains parents font ce choix, de même que certains professeurs. La rébellion s’essouffle alors naturellement : comme il n’y a plus d’autorité à contester, l’adolescent s’assagit, se tempère. Du moins, c’est ce qui se passe en théorie. Car dans les faits, le problème persiste sous une autre forme, et pour une raison simple : la rébellion a une très haute utilité fonctionnelle dans le développement de l’individu. C’est ce que l’on appelle la contre-dépendance.

L’émergence de l’esprit critique est en effet indissociable de la capacité à se rebeller. Dans quelle culture vivrions-nous si plus personne ne remettait en question la façon de vivre et de penser de nos contemporains ? Un monde bien pauvre, assurément, dans lequel aucun progrès, ni social, ni technique, ne serait imaginable. La rébellion est un mouvement de construction de l’individu : le développement de son esprit impose qu’il le frotte constamment aux règles établies. La réflexion individuelle ne peut naître que dans un contexte d’insatisfaction. Celle-ci est donc, dans une large mesure, indispensable au développement de l’individu.

Faut-il empêcher aux adolescents de se rebeller ? Sûrement pas ! Ce serait comme enlever un obstacle à un coureur olympique, ou faire disparaître le punching-ball en face du boxeur qui s’entraîne. Certes, la rébellion de l’adolescent est fatigante pour tout le monde ; pourtant, c’est sa seule façon de développer un esprit libre. Sans être autoritaire ni laxiste, le cadre doit donc permettre à la fois le respect des règles d’autrui et la fabrication des siennes. Comme dans tous les domaines, l’équilibre reste le maître mot.

Autorité et rébellion sont les deux faces d’une même pièce. L’autorité bienveillante, conscience de sa raison d’être, doit rester en place, même sous une forme un peu assouplie, un peu théâtralisée. Elle permet à l’adolescent, en luttant contre elle, de se forger une personnalité bien affirmée ; il en aura fort besoin lors de son entrée officielle dans le monde des adultes.

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