L’art de raconter une histoire

Il semble qu’un art précieux soit en train de se perdre : celui de raconter des histoires.
Derrière l’écran des téléviseurs, dans les pages des livres et des tablettes, l’art est sain et sauf. Ses gardiens sont les écrivains, scénaristes, acteurs, réalisateurs et autres producteurs œuvrant à la stimulation et à la perpétuation de l’imagination chez l’ensemble des êtres humains. Mais au sein des familles, il faut rappeler aux parents l’importance cruciale, pour le développement psychologique de leurs enfants, de ces précieuses minutes durant lesquelles l’évasion est permise.
Certes, l’évasion est permise sous d’autres formes. Nombre d’enfants laissés à eux-mêmes passent leur temps devant la télé ou le smartphone. Le support aurait-il donc tant d’importance ? Ne pourrait-on pas faire confiance à la technologie pour stimuler elle aussi l’imagination des petits humains ?
En effet, nous le pouvons. D’ailleurs, les adultes aussi sont friands de nouvelles technologies. On ne compte plus les adultes capables de se laisser emporter corps et âme dans un jeu vidéo, un type de support qui, comme la bande dessinée autrefois, n’est pas pris au sérieux par les moins jeunes générations. Cependant, l’objet de mon propos n’est pas de critiquer le type de support utilisé pour raconter des histoires, mais porte sur quelque chose de bien plus fondamental : le manque d’interaction.
Raconter une histoire à un enfant n’est pas juste lire un texte ; les parents qui se prennent au jeu le confirmeront vivement. Il s’agit d’un formidable moment de partage avec l’enfant, très différent des interactions ordinaires. A condition, évidemment, de respecter les conditions évidentes (qui, comme toutes les évidences, s’oublient facilement) : que le moment s’y prête (typiquement le soir, avant d’éteindre les lumières et de laisser les rêves prendre la relève) et que l’enfant en ait envie (bien qu’un enfant soit en général avide d’histoires, il faut éviter de lui en faire passer le goût en les lui imposant).
Si l’enfant aime tant les histoires que lui racontent ses parents, c’est pour une raison simple : il s’agit d’un instant privilégié, coupé de l’espace et du temps, lors duquel le père ou la mère est entièrement auprès de lui. La communication établie à ce moment-là transcende les dimensions puisqu’elle participe à la création d’un univers inconnu, inaccessible aux sens et accessible uniquement à l’enfant et au parent qui conte l’histoire. L’enfant fait là l’expérience d’un lien profond, quasiment mystique, avec le parent aimé. Et beaucoup de parents le confirmeront : au moment de l’histoire, l’enfant est dans un état d’écoute et de calme contrastant tellement avec son attitude quotidienne qu’on le croirait en état d’hypnose.
Si l’enfant est trop jeune pour comprendre toute l’histoire, ce n’est pas forcément grave. Un bébé comprend-il les paroles d’une berceuse, ou les mots que sa mère lui susurre et qui le consolent ? Ce n’est pas le cas, et c’est sûrement tant mieux : cela permet à la curiosité de s’éveiller, au vocabulaire de se développer. Un enfant ne grandira que si ses parents le tirent vers le haut.
Il y a un autre aspect relationnel important quand il s’agit de raconter des histoires : la possibilité, pour l’adulte, de moduler ses phrases, d’accentuer telle émotion à tel passage, d’expliquer un mot ou une situation lorsque l’enfant a une question. Si l’enfant n’est pas en âge de poser des questions, peu importe : son attitude en dit très long à un parent à l’écoute. Le parent, voyant le degré d’écoute de son enfant, peut moduler ses intonations, son rythme, afin de mieux le captiver.
L’écoute et le regard sont aussi importants que pour tout autre besoin de l’enfant. Une mère donnant le sein saura comment réagir devant une attitude donnée de son nourrisson pendant la tétée. S’il exprime une gêne ou un manque d’appétit, la mère changera de position ou le nourrira plus tard. De même, pendant une histoire, un adulte racontera sur un ton qui permet à son enfant de suivre avec intérêt. Il ne sert à rien de continuer à conter d’un ton vibrant, passionné et saturé en émotions si l’enfant a déjà placé son attention ailleurs. De la même manière, il est facile d’assécher tout intérêt qu’il pourrait avoir en lui lisant un texte d’un ton vide et plat. L’enfant sentira que vous n’y êtes pas vraiment et le moment risque d’être embarrassant pour vous deux.
Si vous faites l’effort simple d’être à l’écoute de votre enfant, et si vous comprenez un peu l’importance de stimuler son imagination, vous vous rendrez compte que vous lui apporterez quelque chose de quasiment aussi important que l’amour ou l’alimentation. De plus, vous risquez de vous prendre au jeu et d’adorer ça. Et là, plus besoin de conseils sur comment raconter une histoire : une fois le lien crée, vous saurez comment continuer.
Raconter une histoire n’est pas un monologue, c’est un véritable échange entre parent et enfant, participant à la construction d’un lien sacré. Cela nécessite l’envie de créer ce lien, l’envie de rêver et de faire rêver. Pour un enfant, seule l’aventure est vraiment instructive. Plus elle est excitante, plus elle est riche en enseignements. C’est pour cela que beaucoup de pédagogues se servent de supports ludiques pour faciliter l’apprentissage. C’est également pour cela que les romans et films d’aventures sont tellement efficaces pour apprendre l’Histoire elle-même – les romans de Dan Brown en sont un exemple flagrant. La rêverie stimule l’imagination, qui stimule à son tour la réflexion. Elle est essentielle au développement intellectuel et affectif de l’enfant. Elle participe à son exploration et à sa compréhension du monde.
Bien sûr, après toutes ces aventures, il faut faire accepter à l’enfant l’idée d’une bonne nuit de repos obligatoire. Mais ceci est une autre histoire…

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