Il faut rendre grâce à notre époque d’avoir diminué la stigmatisation liée au fait de vivre seul. Combien de gens se mettent-ils en couple afin de ne pas être seuls, se précipitant ainsi vers une vie uniquement faite de contraintes et de frustrations, avec quelqu’un qu’ils n’aiment pas vraiment ? Le célibat n’est désormais plus un mode de vie marginal, et c’est une bonne chose. Mais ne serions-nous pas en train de tomber dans le piège inverse ? Ne serions-nous pas arrivés à une telle désillusion au sujet du couple que nous verrions désormais l’Amour lui-même comme une illusion ?
Beaucoup de gens, lorsqu’on leur demande d’imaginer la vie qu’ils aimeraient avoir plus tard – le genre de vie qui les rendrait heureux, ou qui les ferait au moins s’approcher du bonheur – citent les éléments suivants : voyager ; avoir un métier absolument passionnant ; développer ou améliorer un talent ; œuvrer dans un but caritatif ; avoir une belle maison ou un bel appartement ; avoir une belle voiture. Posez-vous la question : et pour vous, qu’y a-t-il de plus important dans la vie ? Quel ingrédient vous semble le plus indispensable au bonheur ? Dans la liste qui précède, ne manque-t-il rien ?
Je ne sais pas vous, mais personnellement, en contemplant cette liste, j’ai l’impression que le monde est une sorte de cage de hamster. Les ingrédients pour une vie heureuse sont les équivalents humains de ce qu’on trouve dans ces petites prisons emménagées de façon ludique : une roue d’exercice, une petite cabane colorée, des échelles et des tuyaux pour s’amuser… et bien sûr, une mangeoire. Or, il manque à la pauvre bête deux éléments particulièrement essentiels à une vie épanouie : la Liberté et l’Amour. Je parlerai de la Liberté plus tard, peut-être, dans un autre article. Pour l’instant, j’aimerais parler de l’Amour.
L’Amour avec un grand A, vous l’aurez noté. Je ne parle pas de « relation », ni de « sexe », mais bien d’Amour. Tout comme la Liberté, il s’agit de valeurs suprêmes. Pas des valeurs culturelles, ni religieuses, mais des valeurs psychologiques – voire vitales. Sans elles, le monde est une cage de hamster. On peut manger, on peut s’amuser, on peut tenter des trucs originaux pour « sortir de sa zone de confort », mais sans ces deux piliers-là, on n’ira malheureusement pas très loin. Tout ce qu’il y a de plus beau et de plus excitant dans la vie nous vient de là. Commençons et terminons par l’Amour (et laissons tomber la majuscule à partir de maintenant, vous avez compris que c’était un mot important).
Car tout devrait toujours commencer par l’amour. Une vie humaine qui commence tout de suite en éprouvant le manque d’amour de ses parents est, hélas, bien partie pour connaître le malheur. Ces choses-là se rattrapent difficilement. Les patients qui ont connu très tôt le manque affectif ont de grandes difficultés à s’entourer de gens qui les aiment – et finissent souvent avec un partenaire froid, malveillant, ou juste non-amoureux. N’ayant pas grandi auprès de parents aimants, ils ne savent pas qu’ils méritent l’amour. Ils ne le cherchent même pas, le fuient même souvent. Au fond, c’est une stratégie de survie : ce qu’ils fuient, ils l’ont déjà éprouvé dans leur chair. Ils savent ce que c’est que de dépendre entièrement de quelqu’un. Pas juste matériellement, mais affectivement. Quand cette affection ne vient pas, le mot « déception » ne suffit pas. C’est un véritable désespoir qui s’abat sur l’enfant, qui ne recommencera pas de sitôt à attendre l’amour de la part de quiconque. Le but de la thérapie est alors de chercher les racines du schéma de manque affectif, afin de comprendre ce qui était incompréhensible quand on était enfant : cette absence d’amour était une terrible injustice. Tout enfant a des besoins psychologiques fondamentaux, et le besoin d’amour est le premier d’entre eux. Souvent, un manque d’affection parentale est une vie volée. Se confronter à cette idée de défaillance parentale et se familiariser à ce besoin fondamental d’amour sont alors des étapes cruciales de la thérapie. Il s’agit d’amener l’adulte à prendre conscience de l’enfant en lui et d’en prendre soin. Il faut l’aider à se confronter à ses croyances malsaines, du type « je ne suis pas digne d’être aimé ». Vient alors la possibilité d’aspirer à une vie heureuse.
Bref, lorsqu’il s’agit d’un schéma de manque affectif, le but de la thérapie est vite clair. Mais beaucoup de gens qui fuient l’amour le font pour d’autres raisons qu’un traumatisme originel. Ces raisons dérivent souvent de l’idée moderne que l’on doit chercher le bonheur seul, comme coupé des autres.
Les lignes qui vont suivre font peut-être avoir l’air un peu réac… Mais comment puis-je faire autrement, lorsque la société actuelle s’éloigne aussi radicalement de notre nature humaine ? On ne peut vivre heureux que lorsque nos besoins fondamentaux sont pris en compte… Et ces besoins sont d’ordre naturel.
Or, pour un être humain, l’idéal « être heureux sans avoir besoin de personne » est inatteignable. Les rares qui y arrivent peut-être à peu près sont des moines, et ceux-là vivent intégralement pour Dieu. Même pour eux, les lois naturelles s’appliquent : l’être humain est un animal social. En tant que tel, il est soumis aux mêmes règles que celles de ses congénères primates. Il se construit en interaction avec ses proches, vit dans leur regard. Il cherche l’approbation de ses pairs et l’investissement affectif de certains individus en particulier. Il ne peut vivre que pour cela : sans être accepté des siens, c’est la mort sociale (ou la mort tout court). Sans reproduction, c’est la mort génétique. Il faudrait un ouvrage entier pour développer l’idée que nos comportements sont, en grande partie, motivés par nos gènes (en attendant, je me contenterais de recommander l’excellent ouvrage de Robert Wright, « L’animal moral », ainsi que celui du célèbre biologiste Richard Dawkins, « Le gène égoïste »). Pour rester bref, disons simplement que nous vivons avec un cerveau programmé pour chercher l’approbation et l’affection des autres, au sein de clans composés de quelques individus qui se connaissent bien.
Un tel cerveau convenait parfaitement à l’homo sapiens pendant la majorité de son évolution. Mais transportons-le dans la boîte crânienne d’un homme ou d’une femme du XXIème siècle, vivant dans une grande ville, ne croisant que des inconnus dans le tram, effectuant un boulot à l’utilité plus ou moins abstraite (c’est-à-dire dont l’effet sur le bien-être de la tribu ne soit pas immédiatement apparent), et surtout, vivant seul et loin des siens, et qu’obtenons-nous ? Un cerveau qui ne comprend pas vraiment ce qui lui arrive. Et donc, qui se met à angoisser et à déprimer.
Dans bien des cas, le retour vers une vie saine passe donc par la socialisation. Se faire des amis. Intégrer une association, un club de sport. Très bien, mais ensuite ? Les amis n’habitent pas forcément chez nous, ce qui ne nous aide pas à nous sentir moins seul quand on rentre du boulot. Ils ont également une certaine tendance à se marier, avoir des enfants et déménager (et divorcer ensuite, mais ceci est une autre histoire). Que faire ?
Il est normal que l’on ne veuille pas se mettre en couple juste pour ne pas être seul. « Mieux vaut être seul que mal accompagné » : tout le monde connaît le proverbe, et c’est l’un des plus vrais qui soient. Comment ne pas plaindre ces pauvres gens qui se sont mis ensemble « pour ne pas être seuls », mais qui ne conviennent absolument pas l’un à l’autre, condamnés à vivre l’enfer jusqu’à ce que l’un d’entre eux décide de briser la famille qu’il a fondée, afin de simplement pouvoir s’échapper ? Le psychanalyste Donald Winnicott a raison : pour être heureux en couple, il faut d’abord être capable d’être heureux seul. En revanche, on oublie un peu une autre vérité, qui n’est pas encore un proverbe : mieux vaut être bien accompagné que seul.
Il est normal que la plupart des gens désirent être en couple. Ils sont plus sereins : leur stabilité affective est assurée. Ils peuvent compter sur quelqu’un qui les aimera, qui les soutiendra, qui les aidera même à devenir de meilleures personnes. Et ils sont prêts à rendre la pareille : aimer quelqu’un, lui témoigner de cet amour et le rendre heureux, malgré les tourments de l’existence, est probablement ce qu’il y a de plus gratifiant dans la vie.
« Dis-lui que pour elle je donnerais / Mon dernier souffle et même celui d’après » chantait Cabrel. L’amour est le don de soi. La vie révèle une profondeur nouvelle, un sens caché. L’espace-temps apparaît désormais en 4D. Par l’amour, nous sommes transcendés.
Notre époque, friande de sexualité débridée et inconséquente, s’auto-martèle que plus on couche avec des inconnus, mieux on est censé se porter. Du point de vue d’un coureur de jupons, c’est peut-être le cas. Pour la majorité des gens, c’est plutôt l’antidote ultime au bonheur. Sachant que même un tout petit bisou libère de l’ocytocine (hormone de l’attachement), que dire de l’acte sexuel complet ? Essayer de détacher ce qu’éprouve le corps de ce qu’éprouve l’esprit relève d’une forme de gymnastique émotionnelle épuisante. S’attacher pour se détacher ensuite… Tout donner pour se voir ensuite traité comme un organe sexuel sur pattes… Une telle conception du divertissement peut plaire à certains, mais pas à tout le monde.
Et puis, il y a la peur de s’engager dans une relation amoureuse qui risque de se terminer. La peur de l’avenir est présente aujourd’hui dans tous les domaines : sentimental, professionnel, climatique… La tentation est alors grande de ne pas vouloir se projeter, et de ne voir dans la vie qu’une multiplication d’expériences sympathiques. Toute projection plus ambitieuse semble tétanisante. Mais la vie se compose aussi de souffrance, parfois. Ne pas accepter la possibilité de souffrir, c’est refuser de vivre…
Je n’ai pas besoin de poser beaucoup de questions et de me transformer en inquisiteur pour que mes patients finissent, en général, par avouer qu’ils aimeraient peut-être bien, quand même, partager leur vie avec quelqu’un d’autre… Mais un tel désir n’est pas toujours socialement acceptable. Beaucoup de gens refoulent leur besoin d’amour pour ne pas avoir l’air trop fleur bleue, trop niaiseux, trop en demande… trop needy. La dépendance affective est devenue un fléau, les dépendants affectifs sont des épouvantails : tout le monde a peur d’en être un… Mais il faut se rendre à l’évidence : nous sommes tous, à un certain degré, des dépendants affectifs ! Pour la simple raison que nous ne pouvons pas nous passer de l’affection des autres : nous sommes programmés pour cela. Autant en tenir compte, accepter notre nature, et en faire quelque chose de bien.
L’idée que nous nous forçons à avoir de l’être humain au XXIème siècle est celle d’un être hors-sol, ne faisant partie d’aucune famille, d’aucune communauté, d’aucune culture. Un « self-made man » ou « self-made woman », notion absurde qui nie tout ce que notre nature comporte d’instinct social. Mais il est très fatigant de vivre en luttant contre sa propre nature – les moines en savent quelque chose, pour revenir à eux. Pour que les gens aient une chance de vivre heureux, il faut donc les reconnecter à leur nature profonde, leur nature sociale – et romantique ?
Que la reproduction soit un instinct, d’accord. Mais n’est-il pas naïf d’imaginer que l’amour en soit un aussi ? L’amour, tel que nous le conceptualisons aujourd’hui, n’est-il pas plutôt un idéal culturel lentement mûri au fil des siècles par des sagas chevaleresques et des contes de troubadours ? Ou bien, n’est-il pas plutôt une invention du patriarcat pour pouvoir soumettre les femmes et les enfermer à la maison ? Et si nous pouvons admettre l’existence d’un certain sentiment amoureux, quel est le dosage de culture/nature qui le caractérise ?
Des questions auxquelles je ne peux pas répondre ici, par manque de place. A défaut de réponse définitive, cependant, peut-être puis-je terminer cet article en parlant d’une question que je pose à certains patients qui ont du mal à déterminer ce qui est important pour eux dans leur vie. C’est celle-ci : imaginez que vous soyez très vieux, ou très vieille, allongé sur votre lit, sur le point d’expirer votre dernier souffle. Si vous regardez en arrière pour contempler votre vie, qu’aimeriez-vous voir, afin de partir en paix ? Lorsque la projection dans le temps est stimulée, les besoins fondamentaux ont tendance à se réveiller. Quelque chose semble vouloir nous dire que les voyages et le crossfit, c’est bien, mais ce n’est pas tout. Que la route fut peut-être belle, mais qu’elle fut surtout un peu triste. Que ce dernier mur manque cruellement de photos qui ne soient pas des selfies. Qu’il aurait été bon que ces dernières voix ne soient pas inconnues ; que des rires d’enfants aient pu annoncer le triomphe de la vie, que la mort ne soit pas la fin de tout. Et qu’au fond de toute cette angoisse, au bord des ténèbres éternelles, la chaleur d’une main dans la mienne ne serait pas de refus.