Dans un article précédent, j’ai expliqué en quoi il était nécessaire, pour un enfant, d’apprendre à obéir à ses parents le plus tôt possible. Les parents dont le style d’éducation mélange amour et autorité élèvent des enfants plus heureux, qui réussissent mieux dans tous les domaines et sont davantage appréciés que les enfants désobéissants.
Par comparaison, imaginons à présent un enfant désobéissant. Je ne pense pas que l’image qui saute à l’esprit soit celle d’un enfant heureux. Si l’idée d’un enfant désobéissant amène celle d’un être émancipé, tenant tête à ses parents et à ses professeurs car capable de déterminer par lui-même ce qui est bon pour lui, alors notre compréhension de la nature humaine est défectueuse. Un enfant laissé à son propre jugement n’a aucun repère. Il ne peut pas compter sur la sagesse ou l’expertise des adultes : il doit se débrouiller seul face à lui-même. Les conséquences de ses actions relèvent alors de sa seule responsabilité. Une telle idée est hautement anxiogène pour un enfant, même s’il ne la conscientise pas vraiment.
Les parents d’un tel enfant ont préféré le rendre responsable des décisions du quotidien, le consultent régulièrement au sujet du repas de midi, lui demandent s’il est fatigué lorsqu’il est l’heure d’aller dormir. Ils ne le punissent pas, trouvant l’idée de punition trop dure. A la place, ils préfèrent lui expliquer longuement pourquoi il devrait faire ceci et ne pas faire cela. Ils comptent sur lui pour développer des capacités dont il n’est tout simplement pas capable à son âge : celles qui lui permettent d’orienter son comportement en fonction de règles abstraites ou d’éventualités futures. Mais un enfant n’a pas les capacités cognitives pour cela : son cortex préfrontal, responsable des activités mentales supérieures, est encore en développement, et ne peut pas effectuer de tâches complexes de planification ou d’inhibition comme celui d’un adulte. Il est voué à se fonder sur les réactions immédiates de son environnement, ou sur une gratification à court terme.
Or, cette gratification n’est jamais épanouissante pour lui. Il aura toujours besoin de plus. Un enfant à qui on n’a jamais refusé quoi que ce soit est déterminé à vouloir toujours davantage. C’est la nature humaine : nous sommes condamnés à être éternellement insatisfaits. La sensation de manque nous détermine profondément. Quelque chose est particulièrement révélateur de cette tendance humaine, dès la plus tendre enfance. L’un des tout premiers mots que prononce généralement un enfant (mis à part « papa » et « maman ») est le mot « encore ». Et peu importent les explications des parents : un petit enfant voudra toujours davantage de biscuits, davantage de sucre, davantage de télé, etc. Nous sommes biologiquement voués à nier l’existence de limites à notre désir. Le rôle des parents est de nous aider à intégrer la notion de limite.
J’ai rencontré nombre de parents aimants et bienveillants qui me disaient être démunis devant leur propre enfant. Ils n’arrivaient pas à comprendre pourquoi, en dépit de leurs multiples refus et de leurs interminables explications, leur enfant continuait à revendiquer. Chez les familles où la notion de limite n’est pas claire, et où la figure d’autorité n’est pas réellement identifiée, cette revendication de l’enfant peut prendre des dimensions impressionnantes. En cas de moindre frustration, l’enfant peut hurler, casser des objets, se rouler par terre. Il peut également insulter, frapper, mordre ses parents. Ces-derniers n’ont aucune réponse face à un tel déchaînement de violence : ils ne savent pas comment l’appréhender.
Une question que les parents se posent souvent dans ce genre de cas est : mais pourquoi notre enfant agit-il de cette façon ? Toutes sortes d’explications très intellectuelles vont être recherchées, à grands renforts de théories psychologiques. En fait, l’explication est probablement très simple : l’enfant n’a pas intégré la notion de limite. Il croit être en position de toute-puissance et n’a pas identifié de source d’autorité autour de lui. Il évolue dans ce que je compare à un état de gravité zéro.
La gravité zéro, c’est l’absence de pesanteur : c’est quand l’ensemble des forces gravitationnelles et inertielles n’ont plus d’influence sur un corps physique. Imaginons-nous un enfant dans cet état-là. Certes, être en apesanteur lui évite quelques désagréments. Tomber, par exemple. Mais il n’a aucun repère, ne sait pas où aller. Et le saurait-il, cela n’arrangerait aucunement sa situation, car afin de se diriger dans l’espace, il vaut mieux avoir les pieds par terre. Si un vaisseau spatial piloté par des adultes ne passe pas par là, l’enfant risque de dériver longtemps.
Refuser de donner une réponse ferme à un enfant en pleine crise de turbulence équivaut à le laisser en état de gravité zéro. C’est pourquoi, parmi nos besoins psychologiques fondamentaux, figure justement le besoin de repères. Tout enfant a besoin – littéralement besoin – de savoir, le plus tôt possible, ce qu’il est correct et incorrect de faire. Plus tôt aura-t-il appris à respecter l’autorité de ses parents, plus tôt sera-t-il à même d’engager et de maintenir une relation harmonieuse avec les gens autour de lui. Pour de très nombreux parents aujourd’hui, la notion d’obéissance évoque sans doute « le bruit des bottes » : des soldats marchant au rythme du tambour, ou des citoyens terrorisés, soumis à un tyran. Il s’agit pourtant d’un besoin psychologique fondamental. Sans un adulte à ses côtés pour lui transmettre la connaissance des lois de ce monde, comment un enfant pourrait-il les connaître ? Et qu’est-ce qu’une loi, à part un impératif demandant l’obéissance des citoyens, même adultes ?
Pour nombre de parents aujourd’hui, la notion d’autorité parentale est terrifiante, car elle implique l’idée de devoir faire respecter cette autorité. Rappelons qu’il ne faut pas confondre l’autorité (qui est une position morale indispensable au développement de l’individu et à la cohésion sociale de n’importe quel groupe), et l’autoritarisme (qui se base sur la pulsion de domination et le sadisme du tyran). Cette distinction est tellement importante que je dois avoir recours à l’italique : un parent qui prend plaisir à punir son enfant n’est pas un bon parent : c’est même probablement un individu dangereux et malveillant. Un bon parent, au contraire, ne punit son enfant qu’à contrecœur et en cas de nécessité.
Lorsque je reçois des parents démunis face à un enfant qui ne les écoute pas, je m’aperçois souvent que ces parents privilégient l’explication à la fermeté. Évidemment, il est bon pour un enfant de comprendre pourquoi on lui demande de se comporter de telle ou telle façon – à terme. Mais sur le moment, il doit surtout faire ce qu’on lui demande, même s’il ne le comprend pas vraiment. Imaginons la conversation suivante, entre un parent et un enfant de 3 ans qui court partout dans la maison avec un couteau dans la main :
PARENT _ Mon chéri, s’il te plaît, je préfère que tu ne coures pas dans la maison avec un couteau dans la main.
ENFANT _ Mais pourquoi ?
PARENT _ Parce que c’est dangereux, et tu pourrais te faire mal.
ENFANT _ Mais Papa/Maman, je fais attention, promis !
PARENT _ Oui, je comprends, mais tu peux glisser sur quelque chose, ou te prendre les pieds dans le tapis.
ENFANT _ Mais il n’y a rien de glissant par terre, et je ne risque pas de me prendre les pieds dans le tapis !
PARENT _ Mais on ne sait jamais, mon chéri, parfois les tapis sont assez traîtres, on croit qu’on peut courir dessus, mais on ne voit pas que le tapis est plié, et on peut alors trébucher, ce qui risque de faire très mal si on…
ENFANT _ Mais moi je le vois, s’il y a un mauvais pli !
PARENT _ Oui, mais parfois, on ne le voit pas, et puis on risque de tomber et de se faire très mal, et si on a un couteau dans la…
ENFANT _ Mais quand je cours, je ne tombe jamais ! Même qu’à la gym, tout le monde est fier de moi !
PARENT _ Oui, mais à la gym, les choses sont différentes, et puis, et puis… (etc etc…)
Confrontés à un dialogue de ce genre, beaucoup de parents s’imagineront que leur bambin est particulièrement intelligent, ou particulièrement turbulent. Il doit être TDAH, à moins qu’il ne soit HPI. La vérité est que c’est simplement un enfant normal. Un enfant ne comprend pas forcément qu’il ne peut pas faire tout ce qu’il veut, et toutes les capacités de son raisonnement en voie de développement seront orientées dans le but d’obtenir ce qu’il veut. Un seul mot peut mettre fin à cette conversation autrement interminable : ce mot, c’est NON.
PARENT _ Non, on ne court pas avec un couteau dans la main.
ENFANT _ Mais pourquoi ?
PARENT _ Parce que je te l’interdis.
Bien sûr, toutes les situations ne sont pas aussi criantes de danger… sur le moment. Mais même des comportements moins immédiatement catastrophiques peuvent être des bombes à retardement, si l’autorité n’arrive pas assez tôt. Souvent, la conséquence est qu’un enfant se retrouve socialement inadapté, intellectuellement inhibé, incapable de se concentrer, incapable de frustrer ses moindres tentations.
Heureusement, cette trajectoire peut être corrigée par un usage sain d’autorité. Un enfant qui aura compris la notion de limites cessera d’errer dans l’espace en gravité zéro. Il faut voir le meilleur de ce qu’il est capable d’être : un être humain moralement bon. Il le deviendra s’il est guidé par des parents eux aussi moralement bons, capables de le guider avec amour, bienveillance… et les deux pieds solidement ancrés sur Terre.