Avez-vous parfois l’impression d’être inattentif en réunion ? Etiez-vous un enfant rêveur, distrait, étourdi ? Etait-il difficile pour vous de tenir en place, bien immobile, pendant les heures d’école passées à essayer d’écouter un professeur ? Lorsque vous effectuez une tâche ennuyeuse, avez-vous du mal à rester concentré ?
Si vous avez eu envie de répondre par l’affirmative à la plupart de ces questions, alors vous manifestez probablement les symptômes… de rien de spécial, voire de rien du tout. Comme on dit dans X-Files : la vérité est ailleurs. Peut-être pas plus loin que là :
Une réunion professionnelle, c’est barbant.
L’école, c’est barbant.
Une tâche barbante, c’est barbant.
Pourtant, les symptômes que vous venez de lire sont ceux du trouble déficitaire de l’attention avec ou sans hyperactivité (TDAH).
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Le TDAH existe sous ce nom depuis la parution du DSM-III (Diagnostic and Statistic Manual of Mental Disorders), en1987. Avant cela, il était déjà question, dans la littérature psychiatrique, d’enfants ayant la bougeotte ou des difficultés à se concentrer, mais sans que cela constitue un enjeu de santé publique, et sans que ces observations n’aboutissent à la découverte d’un trouble ou d’un syndrome à proprement parler. Il fallut attendre la parution du DSM-II, en 1968, pour qu’apparaisse un trouble nommé hyperkinétique, englobant les symptômes d’inattention et d’hyperactivité. Après la parution du DSM-V, la définition du TDAH distingue bien les deux genres de symptômes, et admet que l’on puisse présenter ceux de l’inattention sans ceux de l’hyperactivité.
L’une des méthodes les plus répandues pour le traitement du TDAH est le recours médicamenteux, et en l’occurrence, à une pilule particulière : la Ritaline.
Comme n’importe quel médecin l’avouera, la Ritaline ne soigne rien : le TDAH est un trouble incurable, on ne peut qu’en soulager les symptômes. Elle se compose de chlorydrate de methylphénidate, un dérivé d’amphétamines qui dope la production de dopamine dans le cerveau. Depuis sa mise sur le marché en France, en 1996, cette substance jouit d’un succès commercial considérable – et croissant. En effet, elle est censée faire disparaître, ou du moins amoindrir, toute une liste de symptômes du TDAH. A tel point que de nombreux médecins n’hésitent pas à prescrire de la Ritaline à tour de bras.
Pays d’origine du DSM, les Etats-Unis sont également les plus consommateurs de Ritaline. Dans le Kentucky, Etat rural et industriel, 14,8% des enfants sont diagnostiqués avec un TDAH (un quart des enfants dans certains comtés). Dans une étude concernant les étudiants d’une grande université américaine, 34% des étudiants ont avoué avoir eu recours au methylphénidate pour leurs révisions. Je cite ici l’excellent article du Monde Diplomatique du mois de décembre 2019 à ce sujet1.
Il faut dire qu’un enfant agité est une difficulté pour l’école, et donc pour les parents aussi, qui doivent veiller au comportement de leur enfant. Beaucoup de médecins ne chipotent donc pas pour prescrire de la Ritaline : un enfant qui présente des problèmes d’inattention ou d’hyperactivité (n’écoute pas son prof en classe, bouge sur sa chaise) se verra contraint d’avaler les fameuses pilules – et ce, malgré l’absence d’examen qui permettrait de constater un trouble neurologique réel.
Malgré, aussi, la liste impressionnante d’effets secondaires possibles (palpitations, anxiété, dépression, maux de tête, fièvre…).
Malgré la dépendance que le médicament induit (la Ritaline, tout comme ses concurrents, est considérée comme un stupéfiant).
Malgré l’absence totale d’études à moyen et à long terme sur les effets du méthylphénidate.
Bref, la prescription et la consommation de Ritaline, bien loin d’être dans l’intérêt de l’enfant, s’avère surtout aller dans le sens de l’intérêt de tout un système sociétal. Ce système repose sur l’étiquetage intempestif d’enfants tout à fait sains physiquement et psychologiquement, et donc leur stigmatisation.
Pour que la société puisse continuer à se définir comme normale, il faut donc que ceux qui ne rentrent pas dans la bonne case soient considérés comme anormaux.
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Mais, vous qui soupçonniez pourtant d’avoir un TDAH… Serait-ce à dire que vous êtes, en fait, parfaitement normal ? Pourtant, les difficultés que vous éprouvez sont réellement présentes, et elles sont un vrai problème pour vous. Vous vous souvenez comme si c’était hier de l’effet soporifique de la voix de vos anciens profs… Vous éprouvez encore aujourd’hui une difficulté considérable à essayer de maintenir votre attention, des heures durant, sur des tâches qui, comme une savonnette mouillée, persistent à vous glisser entre les neurones, tandis que votre esprit s’échappe. Tout cela n’est pas une partie de plaisir, et vous avez conscience d’avoir été freiné par quelque chose, aussi bien sur le plan scolaire que professionnel. Vous vous êtes peut-être demandé où vous en seriez aujourd’hui, si vous étiez doté d’une meilleure faculté à vous concentrer lorsque vous estimez que c’est nécessaire.
Mon but n’est pas de minimiser vos souffrances : je présente moi-même une liste de symptômes caractéristiques d’un TDA ( TDAH sans le H… vu que je ne remplis pas les conditions pour être catalogué « hyperactif ». Et heureusement, d’ailleurs, car vous n’aimeriez pas, je pense, avoir affaire à un psychologue hyperactif. Mon inattention se détecte, heureusement, beaucoup moins bien).
Il est important de ne pas être stigmatisé par un diagnostic. Car, bien qu’il s’agisse indéniablement d’une inadaptation à notre société, il ne s’agit souvent pas d’un trouble neurologique (même si c’est parfois le cas). D’ailleurs, sachez que parfois, lorsque la personne qui en souffre est en présence d’un sujet qui l’intéresse beaucoup, son TDAH peut être compensé : son niveau de concentration peut devenir tel que les experts parlent alors d’hyperfocus2 : une capacité à maintenir un degré d’attention extraordinaire lors de tâches stimulantes pour l’individu classé TDAH…
Si trouble il y a, n’est-il pas plutôt, par exemple, du côté d’une école qui s’évertue à essayer de faire apprendre à tous les enfants du même âge selon l’idée d’une courbe de progrès identique pour tous, au mépris des différences individuelles en termes de développement ?
Une étude3 a essayé de démontrer si un lien existait entre l’âge d’entrée à l’école et le diagnostic ou le traitement du TDAH. Aux Etats-Unis, où l’étude a eu lieu, l’école est obligatoire à l’âge de 5 ans (rappelons qu’en France, elle l’est à l’âge de 3 ans). Dans une même classe, entre un enfant né en janvier et un autre né en décembre, la différence d’âge est donc d’environ 20%. Cette étude a démontré que les garçons nés en fin d’année ont 41% de chances de plus d’être traités pour un TDAH que ceux nés en début d’année. Pour les filles, cette différence est de 77%.
En d’autres termes : à l’école, le diagnostic de TDAH et le traitement qui s’ensuit (avec des produits classés, rappelons-le, parmi les stupéfiants) est en partie lié, tout bêtement, à l’âge des enfants !
Le fait que la simple donnée de l’âge d’entrée à l’école ne soit pas prise en compte lors d’un diagnostic démontre qu’il ne s’agit pas de dépister un trouble neurologique. Il ne s’agit pas non plus de se poser des questions sur le développement de l’enfant, ni sur sa personnalité, ni sur son vécu. La seule chose qui importe, c’est que le système continue de tourner.
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Tout ce blabla sur le système n’a pas l’air utile, me direz-vous. Peu importe comment ça s’appelle, c’est là. Ça empêche de se concentrer convenablement, et ça provoque de l’hyperactivité. Si on exclue les médicaments, que reste-t-il comme solution ?
Tout d’abord, la solution ne va pas venir si on y pense comme étant un trouble. En effet, le fait d’y penser comme un trouble classifié nous permet de voir tous les cas singuliers comme une masse de cas à traiter de façon indifférenciée. Mais c’est oublier que chaque cas est singulier, que chacun a ses raisons de se comporter comme il le fait, même de façon inconsciente.
Il y a autant d’enfants « hyperactifs » que de raisons d’être « hyperactifs ». Cela peut être lié à une difficulté passagère, liée à la famille ou à l’école. Et ces difficultés peuvent être totalement différentes. Un enfant peut montrer des signes de TDAH en raison d’un trop grand laxisme parental, ou bien, inversement, de règles trop strictes qu’il ne comprend pas et qui entraînent des débordements dès que la famille détourne le regard. Ou bien cela peut n’avoir aucun lien avec la famille : l’école elle-même peut provoquer le TDAH. Quand on y réfléchit, est-ce vraiment si étrange ? Quand l’école impose à tous les enfants le même rythme et le même fonctionnement, est-il anormal que certains présentent des signes de perturbation récurrents ?
Autrefois, par exemple à l’époque de la sacro-sainte école de la IIIème République, l’école disposait d’une large panoplie de châtiments afin de remettre les récalcitrants dans le droit chemin : fessées, coups de baguette, verges, martinets, férules ; exclusions, ou au contraire enfermement dans un cagibi sombre et humide ; humiliations publiques, bonnets d’âne, lectures de ses fautes devant la classe ; devoirs supplémentaires, heures de colle, rédactions moralisantes ; corvées impliquant nettoyage, balayage de la cour, etc. Nombreux furent les destins brisés par ce système où la différence était systématiquement – et cruellement – punie.
A notre époque, nous pensons être sortis de ces idéologies médiévales. En matière d’éducation, nous ne jurons que par la tolérance et la bienveillance. Mais le fait de remplacer les sévices corporels par l’ingestion forcée de stupéfiants est-il si bienveillant ? Surtout, encore une fois, lorsque les études indépendantes (c’est-à-dire non financées par l’industrie pharmaceutique) sur les effets à long terme de ces substances sont rarissimes. Surtout lorsque l’on constate les effets secondaires inquiétants. Surtout lorsque l’on constate les liens entre les développements de l’industrie pharmaceutique et l’apparition de certains troubles dans le DSM.
Mais, quand même… Cette liste de symptômes qui nous ressemble drôlement… Ce sentiment de pouvoir donner un sens à nos difficultés… Ne serait-on pas TDAH, malgré tout ? Même un tout petit peu ?
Il faut dire que le diagnostic a quelque chose d’assez grisant – et d’assez séduisant. Dans les médias, sur les réseaux sociaux, le diagnostic de TDAH est souvent relié à celui, plus aguichant… de HPI (Haut Potentiel Intellectuel). Au fil des années (et des milliards d’euros et de dollars amassés par l’industrie du méthylphénidate), le TDAH a acquis une aura de romantisme. Le diagnostic d’un certain nombre de célébrités (Britney Spears, Justin Timberlake, Ryan Gosling, Emma Watson…) entretient cette touche glamour.
Bien sûr, cela ne suffit pas à expliquer le surdépistage de TDAH dans tous les pays occidentaux. La principale raison est le décalage entre ce que la société attend et ce que l’individu classé TDAH est capable (ou désireux) de donner.
Mais, encore une fois, l’inadaptation n’est pas un trouble. L’homo sapiens n’a pas été spécialement taillé pour rester sur une chaise huit heures d’affilée, à écouter les monologues de son N+1 ou à classer des données. Notre mode de vie actuel exige une capacité à la focalisation et à l’immobilisme dont nous ne sommes, hélas, pas tous dotés.
De plus, depuis aussi longtemps que les sociétés existent, c’est aux enfants qu’on demande de s’adapter. Les méthodes changent, mais le fond demeure.
Et si, plutôt que de droguer nos enfants pour qu’ils s’adaptent à un rythme malsain, nous essayions de changer ce que nous leur proposons ? Pourquoi ne pas œuvrer au changement de l’école, afin qu’elle soit plus adaptée aux enfants, qu’elle respecte leur développement ? Les conservateurs diront : ce n’est pas à la société de s’adapter aux enfants : la société doit leur apprendre à être adultes. Et je suis d’accord : mais encore faudrait-il dire ce qu’on entend par « adulte ». S’il s’agit d’intégrer une discipline telle que nous puissions accepter une autorité injustifiée ou un ennui mortel, alors je ne suis pas d’accord avec cette trajectoire développementale. Si, par contre, il s’agit d’élever des citoyens responsables, empathiques, authentiques, curieux du monde autour d’eux, alors il faut apprendre à respecter les rythmes de l’enfant, et ne pas voir tout débordement pulsionnel comme un trouble à soigner. Si ça déborde, c’est peut-être aussi qu’il est temps de changer de récipient.
1BRYGO Julien, La pilule de l’obéissance, Le Monde Diplomatique, décembre 2019, p. 1, 22 et 23
2Je sais que ça ne fait pas très sérieux de citer Wikipedia, mais cette histoire d’hyperfocus ne mérite pas qu’on soit très sérieux de toutes façons : https://en.wikipedia.org/wiki/Hyperfocus