L’importance de l’obéissance chez les enfants

Bon, je le reconnais, le titre est peut-être un poil provocateur. Quelques décennies auparavant, au contraire, il aurait paru très conventionnel. Plutôt que d’obéissance, j’aurais pu parler de cadre bienveillant, de focalisation attentionnelle empathique, de résolution de conflits via la compréhension mutuelle. Mais l’idéologie dominante actuelle étant celle qui prône une forme précoce de désobéissance civile, il me paraît important d’utiliser les grandsmots : oui, l’obéissance est un besoin fondamental pour nos enfants. Et d’affirmer que les enfants obéissants réussissent mieux à l’école1, ont de meilleures relations sociales, et sont plus heureux dans la vie.

Je précise d’emblée que je parle d’obéissance à une autorité parentale reconnue légitime, qui ne peut venir que de parents aimants et sains d’esprit, qui incarnent eux-mêmes ce qu’ils entendent transmettre à leur enfant. Une autorité conjuguée à la chaleur et à la compréhension dont un enfant a également besoin. Je m’adresse aux parents aimants, bienveillants – tellement bienveillants, justement, qu’ils ont parfois du mal à exiger l’obéissance à leurs enfants, celle-ci étant jugée néfaste au développement d’un esprit libre. Or, rien n’est plus faux : au contraire, le développement d’un esprit vraiment libre nécessite d’abord de bien connaître les lois de ce monde. Et cela commence dès la plus tendre enfance.

Nous savons que le cerveau humain poursuit son développement durant l’enfance et l’adolescence. Le cortex préfrontal notamment, est très impliqué dans les activités mentales dites supérieures : organisation, planification, inhibition… C’est donc une région du cerveau extrêmement importante concernant la prise de décision. Or, toute notion de responsabilité individuelle se base sur notre capacité à prendre des décisions conscientes, planifiées, se fondant sur une compréhension correcte de la façon dont le monde tourne, et donc des enjeux et des conséquences de nos actions. C’est aussi l’une des régions dont le développement est le plus tardif, ne s’achevant que vers l’âge de 25 ans. Un enfant est donc non seulement inconscient de la complexité du monde qui l’entoure : il est, en plus, tout simplement incapable de prendre une décision éclairée. C’est pourquoi, légalement, les enfants ne sont pas déclarés responsables de leur comportement.

Il en est de même pour toute chose dans la vie. Un musicien doit d’abord apprendre le solfège, apprendre à placer ses doigts correctement sur un instrument, à jouer en rythme. Cet apprentissage ne peut avoir lieu que via l’obéissance à un professeur, dont on ne va pas systématiquement remettre en question la pédagogie. Maître et élèves étant clairement identifiés, l’apprentissage peut débuter. Ce n’est qu’à terme de cet apprentissage de base que l’élève, désormais en pleine possession de ses capacités musicales, pourra se distancer de son professeur et commencer à composer ou à improviser, voire à s’émanciper des conventions – l’équivalent de « questionner l’autorité ».

Il est prouvé scientifiquement que les enfants obéissants sont plus heureux2. Ce n’est pas étonnant. Un enfant a besoin de sentir qu’il comprend les règles de la société autour de lui. Lorsqu’il arrive à intégrer les règles et à accorder son comportement en fonction, il réalise que de bonnes choses arrivent : Papa et Maman sont contents de lui ; il comprend également les règles en-dehors de la maison, ce qui fait que les autres adultes sont également contents de lui ; il comprend mieux les comportements des gens autour de lui ; il arrive à prédire les conséquences de ses actions ; il arrive à développer ses talents et à acquérir des connaissances ; à se faire des amis en-dehors de la maison, etc. Un enfant qui a appris à respecter les règles a appris à s’orienter dans le monde. Il sait vivre en société. Pour un animal social tel que l’être humain, c’est la condition sine qua non au bonheur. C’est la première pierre de l’édifice, sans laquelle rien ne peut se construire.

Les parents qui n’exigent pas d’obéissance de la part de leurs enfants se justifient en disant qu’ils refusent de transformer leur enfant en robot. Ils se baseront sur Hannah Arendt et des expériences de psychologie sociale3 pour expliquer que l’obéissance mène au fascisme. Ils refusent que leur enfant se mette à obéir aveuglément à une source d’autorité illégitime qui leur ordonnerait de faire des choses immorales.

Et c’est parfaitement compréhensible. C’est même un objectif particulièrement crucial dans l’éducation d’un enfant : l’amener à développer un esprit critique. Seulement voilà : pour développer un esprit critique à l’égard de quoi que ce soit, encore faut-il comprendre ce qu’on entend critiquer. Or, comment parvenir à une compréhension suffisante du monde sans avoir acquis la discipline nécessaire ? Comment développer le moindre savoir, la moindre analyse, si on ne sait pas comment vaincre sa propre frustration ? Peut-être que certains enfants au QI élevé apprennent certains savoirs fondamentaux de façon spontanée, sans l’aide des adultes. Mais sans autorité intellectuelle, impossible de canaliser leur intelligence. Sans autorité morale, impossible de guider leur conscience. Sans autorité parentale, impossible de les éduquer.

Les écrits de Hannah Arendt sont nécessaires pour rappeler aux adultes que nous sommes que l’autorité doit toujours être questionnée. Mais avant d’être adultes, nous étions tous des enfants, et nous avons eu besoin de comprendre comment le monde fonctionnait. Nous avons tous eu besoin d’adultes respectables autour de nous, pour nous apprendre la politesse et l’altruisme. La distinction entre le Bien et le Mal est malheureusement impossible pour un enfant, d’où l’importance capitale d’une famille aimante et bienveillante. Les parents doivent être bons, au sens moral du terme. Ils doivent vouloir le meilleur non seulement pour leur enfant, mais aussi pour la société dans laquelle ils vivent. Leur enfant deviendra un citoyen parmi les autres. Ils doivent donc déterminer une chose simple : préfèrent-ils faire en sorte que leur enfant s’adapte au monde autour, ou attendre que le monde autour s’adapte à lui ?

1Hong, Ediva, Impacts of parenting on children’s schooling, Journal of Student Engagement: Education Matters, 2(1), 2012, 36-41.

2 Maftei, Alexandra, Andrei-Corneliu Holman, and Elena-Roxana Cârlig. « Does your child think you’re happy? Exploring the associations between children’s happiness and parenting styles. » Children and Youth Services Review 115 (2020): 105074

3Pour ceux qui connaissent l’éminente expérience de Milgram sur le sujet, savez-vous que les résultats de l’expérience avaient été délibérément faussés ?

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