Le problème d’être soi-même

On en vante constamment les vertus : devenir soi-même représenterait le nec plus ultra de l’existence dans nos sociétés de femmes et d’hommes libres. On y voit l’aboutissement logique d’un long processus de maturité ayant commencé dès la naissance.

Toutes les étapes sont là pour nous rappeler la loi normalement invariable du développement individuel. Lors des premières années, le bébé est dans un état de dépendance totale et vitale vis-à-vis de la mère. Cette dépendance diminue au fur et à mesure, l’enfant gagnant en autonomie. Pendant l’adolescence, reste surtout la dépendance financière.  Puis vient l’âge adulte, où l’individu acquiert progressivement les valeurs d’indépendance et de responsabilité.  Il n’a alors pas d’autre choix que de devoir choisir lui-même. Il doit dès lors compter sur son libre-arbitre, ce qui implique une certaine forme de connaissance de soi. La psychologie d’orientation analytique fournit d’ailleurs une aide précieuse dans ce domaine. L’individu fait le tri entre ce qu’il souhaite et ne souhaite pas, définit lui-même son parcours de vie et fait en sorte d’avoir la vie sociale, amoureuse et professionnelle qui lui convient le mieux. Aujourd’hui, ce processus semble plus que jamais viser l’épanouissement de l’individu. Les conventions sociales sont moins rigides, les parcours sont moins cloisonnés, les différences sont mieux acceptées. Il est, certes, plus simple qu’autrefois d’être original.

Cependant, il serait erroné de dire que ce phénomène est l’expression d’une tendance naturelle et bénéfique à « être soi-même ». Il faut en réalité y voir tout autre chose, qui semble presque l’inverse : l’adaptation sociale.

En effet, l’âge adulte n’est typiquement pas celui où l’on exprime sa personnalité dans son état le plus naturel et le plus intime. Il est, au contraire, celui où cette personnalité profonde est la plus policée, de façon à la rendre socialement acceptable. L’exercice perpétuel de l’âge adulte, avec toute la saine fatigue qui en découle, consiste à maintenir l’équilibre entre ses besoins et désirs profonds et les exigences de la société.

Que serait une société où chacun laisserait libre cours à l’expression de ses tendances individuelles, sans considération pour le monde autour ? Pour s’en faire une idée, il faut se rappeler une évidence (dont on se lasse parfois, comme de toutes les évidences) : l’être humain est une espèce d’hominidé, de l’ordre des primates, de la classe des mammifères, et, en tant que tel, rassemble en lui tous les instincts que l’on trouve communément dans le reste du monde animal. On y trouve aussi bien l’instinct de conservation que l’instinct de reproduction, instincts qui, dans le monde animal, s’expriment selon des degrés variables de formalités. Contemplons un instant nos amis les bêtes, dont les rapports sociaux s’embarrassent moins de conventions que nous autres humains. Puis, osons imaginer quelques secondes l’humanité, la civilisation en moins. Une fois l’exercice correctement accompli, on ne peut que tomber d’accord sur la chose suivante : les diverses pulsions qui animent la vie inconsciente de chaque être humain s’accorderaient très imparfaitement avec la vie en société.

Devient-on un jour soi-même ? Si l’on ne prend pas le temps de songer à une définition profonde de ce qu’est ce « soi-même », on peut aboutir à des philosophies de vie très différentes. On pourrait dire, par exemple, qu’on n’est jamais mieux soi-même qu’à l’état de nourrisson – et ce serait parfaitement exact. Là, faisant fi de toute convenance sociale, l’être humain est au plus près de ses besoins et désirs propres, dont il exige continuellement la satisfaction immédiate. La frustration lui est inadmissible et, si conflit il y a, celui-ci doit pouvoir se résoudre par les cris, voire par les coups. Ce n’est qu’au fur et à mesure que le petit être apprendra à dompter ses pulsions, avec l’aide bienveillante – mais ferme – de son entourage. Il s’agira alors d’accorder progressivement moins d’importance à soi et plus d’importance aux gens autour, au système dans lequel on vit.

Cela ne veut pas dire que le but de l’existence soit l’oubli de soi, bien au contraire ! Il est impératif de bien se connaître soi-même, justement afin de pouvoir mieux vivre en société. La plupart des névroses, toutes époques confondues, viennent d’un manque de connaissance de soi. Sans oser se voir tel que l’on est, à quelle société espère-t-on appartenir ? Sans doute pas à une société d’individus libres et émancipés. Un tel monde suggère que ses sujets soient tout à fait au clair avec ce qu’ils sont capables de faire – afin, parfois, justement, de ne pas le faire. La connaissance de soi mène à la maturité ; elle est l’enjeu-même de la psychanalyse.

« Devenir soi-même » est donc une expression vague, entretenant un certain flou sur la nature humaine. La connaissance profonde et authentique de soi-même, en revanche, ouvre la route à une adaptation saine au monde dans lequel nous vivons. Elle rend possible l’amour, l’épanouissement artistique et professionnel, une vie de famille équilibrée… Bref, toutes ces choses qui incitent à se « décentrer » quelque peu de soi, tout en s’accordant pleinement avec notre vraie nature.

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